« La stéréotomie du bois : du trait à la fabrication numérique

Bien que la stéréotomie soit historiquement associée à la taille de pierre, son champ d’application ne se limite pas à ce matériau. Dans son acception première, elle désigne l’ensemble des connaissances géométriques permettant de déterminer la forme, la découpe et les surfaces de contact de solides destinés à être assemblés. Cette définition permet d’inclure pleinement le travail du bois et, plus particulièrement, les pratiques complexes de charpente.

La littérature historique distingue ainsi la stéréotomie de la pierre de celle du bois. Cette dernière se développe notamment à travers l’art du trait, par lequel le charpentier représente à vraie grandeur les géométries nécessaires à la fabrication et à l’assemblage de pièces tridimensionnelles. Arêtiers, noues, enrayures, pénétrations et assemblages complexes nécessitent une maîtrise de la géométrie dans l’espace comparable, dans son principe, à celle mobilisée pour l’appareillage de la pierre.

Les recherches contemporaines réactivent explicitement cette notion sous les termes de wood stereotomy ou de stereotomy of wood. Le terme apparaît notamment dans des travaux scientifiques consacrés aux assemblages bois-bois, à la fabrication numérique, à l’usinage CNC et à la collaboration homme-robot. La stéréotomie y est comprise comme le processus par lequel une géométrie architecturale est traduite en pièces matériellement réalisables : définition des volumes, géométrie des interfaces, tracé, séquence de coupe et précision nécessaire à leur assemblage.

Cette continuité entre pratiques historiques et outils numériques constitue le point de départ d’une collaboration avec Sokïo, autour des possibilités offertes par la robotisation et l’automatisation de la préfabrication en bois. La recherche cherche à rapprocher deux champs encore trop souvent considérés séparément : d’une part la conception architecturale, la géométrie et la définition des assemblages ; d’autre part les procédés industriels permettant leur fabrication.

Là où le charpentier utilisait autrefois l’épure et le tracé grandeur nature pour transférer une géométrie abstraite vers la matière, les environnements paramétriques, les machines à commande numérique et les systèmes robotisés permettent aujourd’hui d’effectuer cette même médiation directement à partir du modèle numérique. La logique fondamentale demeure comparable : il s’agit de déterminer avec précision la géométrie de chaque pièce, ses interfaces et les opérations nécessaires à sa fabrication afin qu’elle puisse prendre place dans un ensemble plus vaste.

La collaboration avec Sokïo vise précisément à explorer cette continuité entre savoir géométrique et capacité de production. La robotisation n’y est pas envisagée uniquement comme un outil permettant d’accélérer ou d’automatiser des opérations répétitives, mais comme un moyen de faire évoluer la relation entre conception et fabrication. Le modèle architectural peut progressivement devenir un modèle de fabrication dans lequel la géométrie, les assemblages, les tolérances et les séquences d’usinage sont pensés conjointement.

La chaîne historique trait–taille–assemblage trouve ainsi un prolongement contemporain dans une chaîne modèle numérique–fabrication robotisée–assemblage. Cette évolution ne constitue pas nécessairement une rupture avec les savoir-faire traditionnels de la charpente. Elle peut au contraire être envisagée comme leur prolongement : les outils changent, mais demeure la nécessité de comprendre la géométrie de la matière et les relations entre les différentes pièces qui constituent l’ouvrage.

Parler de stéréotomie du bois ne consiste donc pas à transposer métaphoriquement au bois une notion appartenant exclusivement à la maçonnerie. Le terme possède une réalité historique et technique propre à la charpente et retrouve aujourd’hui une pertinence particulière avec le développement de la fabrication numérique et robotisée.

Cette notion permet également de dépasser l’opposition simplifiée entre une architecture dite « tectonique », fondée sur l’assemblage, et une architecture « stéréotomique », généralement associée à la masse. Historiquement, la stéréotomie est précisément une science de l’assemblage : elle s’intéresse à la manière dont un ensemble complexe peut être décomposé en solides distincts dont la forme, la coupe et les interfaces permettent la constitution d’un tout cohérent.

Dans le contexte contemporain du bois massif, du CLT et de la préfabrication, cette lecture ouvre un champ de recherche particulièrement fertile. La collaboration avec Sokïo permet d’interroger la possibilité de passer d’une logique industrielle fondée principalement sur la répétition d’éléments standards à une fabrication capable de produire, avec une précision et une efficacité comparables, des pièces différenciées et géométriquement spécifiques.

La stéréotomie devient alors un cadre permettant de penser simultanément géométrie, matière, découpe, assemblage et fabrication. Elle établit une continuité entre l’art du trait, la géométrie descriptive et les technologies contemporaines de robotisation, tout en ouvrant la possibilité d’une préfabrication où standardisation du procédé et singularité des composants ne seraient plus nécessairement contradictoires. »

Type : Exposition | Statut : Complété | Ville : Montréal, Québec, Canada | Atelier Barda x SOKÏO Industries

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